Le destin de Cassandre – Roman feuilleton
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Lienua vous propose en exclusivité son roman feuilleton : « Le destin de Cassandre »
Un nouveau chapitre vous sera proposé chaque semaine.
Chapitre I
Pour une fois, il fait beau en ce mois d’Octobre et le ciel nous épargne les litres d’eau qu’il déverse habituellement à cette saison sur les prairies jouxtant le manoir. Père est heureux la récolte a été bonne, les fermiers auront de quoi nourrir les bêtes cet hiver. Mère, égale à elle-même se mure dans son silence depuis la mort de mon frère Benjamin. Je suis libre d’aller à ma guise. J’aime marcher le long de la grève et sur la lande, respirer l’air marin de ma cote bretonne, regarder au loin les navires marchands qui naviguent vers l’embouchure de la baie de Morlaix. Demain, une fête d’anniversaire est organisée en mon honneur pour mes 13 ans, je suis très excitée car Père m’a promit un étalon pour remplacer ma jument grise.
J’ai mis ma plus belle robe aujourd’hui, Ninon, la servante a longuement brossé mes cheveux noirs. Elle dit toujours que je ressemble à une sirène avec ma chevelure qui tombe jusqu’au bas de mon dos et mes yeux bleus comme l’océan. J’ai la taille fine et des hanches bien formées, de longues jambes et des chevilles graciles, mais ce n’est pas là que se porte le regard des jeunes hommes. Je me trouve plutôt fade, en réalité, je n’ai pas de poitrine, ou si peu comparée à mon amie Marie. Comme elle, j’aimerais, avoir un galant, être désirée et aimée, je sais déjà que je serais envieuse au moment de ses noces prévues pour la fin de l’année.
J’entends les bruits qui montent de la cuisine, ils sont accompagnés des odeurs des rôtis, de la volaille que l’on fait cuire pour ma fête. Père a convié tous les alentours, il essaye toujours de me faire plaisir, me fêter comme une princesse et m’aider à oublier l’indifférence de Mère aux yeux de qui je n’existe pas. Elle aurait voulu me voir mourir à la place de son fils adoré. C’est en tombant de ma jument Cassiopée que Benjamin s’est tué, et elle en reste inconsolable.
Je tourne sur moi-même pour me regarder dans le miroir. Je suis fière de ma robe de soie mauve, Ninon a passé des heures à broder au fil d’or de jolies roses sur le décolleté, les manches et le bas. Mon jupon de dentelle dessous fait bouffer la jupe et accentue mes courbes. J’ai fait serrer mon corset au plus fort, je triche un peu avec des bandelettes de lin que j’ai glissé dans le corsage pour faire ressortir mes petits seins.
« Vous êtes ravissante Mademoiselle Cassandre. » Ninon me sort de ma rêverie.
Père m’a raconté un jour, qu’il avait choisi mon prénom car il avait lu un texte grec qui mentionnait que Cassandre était la plus belle fille du roi Priam et que je ressemblais à une princesse lors de ma naissance. Mère y voit aussi le synonyme de mauvais présage et lors de nos rares échanges, elle ne se gène pas pour me le rappeler.
Les invités arrivent les uns après les autres, il faut que je descende dans la salle de réception. Nous ne sommes pas riches mais au fil des années nous avons su faire de notre manoir un lieu aimable que les voisins semblent goûter.
Père me présente à toute l’assemblée, c’est la première fois qu’une fête est organisée en mon honneur. J’essaye vainement de mettre un nom sur le visage de chacun, lorsque mon regard est happé par l’un des convives… mon dieu qu’il est charmant ! Plus âgé que moi c’est un homme déjà. Il a du sentir mon regard et me sourit. Je me fais l’effet d’une nigaude, au comble de la confusion, que doit-il penser de mon attitude si hardie? Il accompagne Monsieur de Guérande, c’est un chevalier, je crois. Père n’a rien remarqué de mon trouble et me pousse dans leur direction.
« Cassandre, voici Monsieur de Guérande et son ami le Chevalier de Seingalt »
J’esquisse une petite révérence, souriant pour masquer ma gêne comme il sied à une jeune fille de ma condition.
« Vous avez là une charmante enfant, Monsieur le baron»
« Voyons mon cher, ce n’est plus une enfant ! Cette jeune personne a déjà tous les atours pour ravir les cœurs des malheureux qui poseront les yeux sur elle » Le Chevalier s’est exprimé en ma faveur dans un français parfait teinté d’une pointe d’accent que je n’arrive pas à définir. Je sens le rouge qui me monte aux joues, je dois être affreuse !
« Me ferez-vous l’honneur d’une danse après le souper, mademoiselle ? » me demande-t-il en s’inclinant.
Je ne peux refuser, je suis sous son charme. Le diner s’éternise, la multitude des plats proposés aux
convives ne fait que retarder l’instant attendu ou je pourrais danser avec le Chevalier.
Enfin, Père s’est levé, nous invitant à gagner la salle de bal en me tendant la main. Il désire ouvrir les réjouissances avec moi, il est vrai que je suis à l’honneur aujourd’hui !
A la quatrième danse, le Chevalier vient vers nous réclamer son tour et c’est avec joie que je pose ma main sur la sienne.
A chaque pas qui nous rapproche nous échangeons quelques banalités. J’ai repris mes esprits, il est beaucoup plus âgé que moi, je ne peux pas l’intéresser et il me semble impossible d’éveiller chez lui un intérêt quelconque, alors je profite de ces instants passés à ses cotés pour nourrir les rêves qui égaieront mes longues nuits de solitude cet hiver. La danse est finie, je fais mine de m’éloigner mais le Chevalier me retient par la main. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Que me veut-il ?
D’un geste ferme il m’entraine vers la terrasse, la soirée est douce, je le suis sans protester. Les torches fichées dans le jardin laissent quelques zones d’ombres que la lune ne parvient pas dissiper, le Chevalier se dirige vers l’une d’elle, ma main toujours dans la sienne. Je n’ai pas peur, je suis simplement surprise qu’il m’ait choisi parmi les autres, je ne suis pas la plus jolie loin s’en faut.
Il va m’embrasser, je le sais, Marie m’a raconté comment son galant avait fait pour la séduire. Il s’est arrêté, m’attire à lui avec assurance et mon corps va irrésistiblement à la rencontre du sien. Les paumes de mes mains sont devenues moites et des sensations bizarres dans le bas du ventre et la poitrine m’envahissent comme si de minuscules aiguilles me piquaient de toutes parts. Ses lèvres sont venues prendre les miennes dans un doux baiser, c’est une sensation bien agréable et si troublante que je n’ai nulle envie de résister. On m’a déjà embrassée mais jamais je n’ai connu la volupté d’une telle étreinte! C’est délicieux ! Il me serre contre lui, son torse contre le mien, son ventre aussi. Je sens la bosse de son sexe contre mon pubis, je sais comment est fait un homme. Autrefois, j’ai surpris un valet se baignant dans la rivière. Je ris au souvenir de mon émoi et de ma course folle vers le manoir pour raconter ma vision à Ninon. La pauvre a du m’expliquer la différence entre un homme et une femme et elle en était rouge de honte.
« Je vous fais rire ? » Le Chevalier s’est reculé.
« Pardonnez-moi Chevalier, Je m’amuse seulement d’un souvenir qui m’a traversé l’esprit ! »
Je pose mes mains sur ses joues, j’espère un autre baiser pour prolonger le délicieux trouble qu’il me fait découvrir et l’effet que cela procure. Il se penche et m’embrasse dans le cou. De tous petits baisers légers comme les ailes d’un papillon sur ma peau tendre. Il me murmure des mots que je ne comprends pas mais ils sont doux à mon oreille. Ses mains caressent mes épaules dénudées et sa bouche est de nouveau sur la mienne.
Je sens la pointe de sa langue se glisser entre mes lèvres, instinctivement j’ouvre la bouche pour en goûter la saveur. Nos langues se cherchent puis se trouvent et s’enroulent dans le plus merveilleux des baisers. Pour une fois, dans les bras de cet homme, je me sens belle et femme.
« Venez Cassandre, nous n’avons que trop tardé ! Monsieur votre père doit vous chercher. » Les paroles du Chevalier me ramènent à la réalité.
« Je vous reverrais n’est-ce pas Chevalier ? » Mais instantanément je songe à toutes les belles qui doivent l’attendre ailleurs, je n’ai aucune chance.
Il me regarde souriant.
« Je vous en fait la promesse ma tendre enfant. Nous trouverons le moyen de vous faire venir à Venise. »
Ce soir je vais dormir la tête peuplée de merveilleux rêves de voyage.
Une nouvelle année vient de commencer, depuis mon anniversaire et avant son départ pour l’Italie, j’ai revu mon Chevalier à trois reprises, j’en suis éperdument amoureuse. Je suis transportée de bonheur quand il me serre contre lui et m’embrasse.
Aujourd’hui Père m’a convoqué dans son bureau, je crains fort qu’il ait quelques griefs à me faire. Devant la porte, je réajuste ma mise, pour au moins éviter un blâme sur ma tenue négligée.
Père est assis à son bureau, une missive à la main. Il lève la tête à mon approche et son sourire me rassure définitivement.
« Ma chère enfant, j’ai reçu une invitation. »
« Oui, Père ? »
« Tu pars à Rennes, invitée par la marquise de Milano, ce sera pour toi l’occasion de rencontrer son neveu, le jeune baron Pierre, un homme charmant que j’ai eu le plaisir de connaître dernièrement. »
Je sursaute, Rennes…la marquise de Milano…le baron Pierre…que me veulent-ils ?